Kimpa Vita : Une icône, trois nations et un héritage disputé
Dans le panthéon des figures historiques africaines, peu de noms résonnent avec autant de force et de mystère que celui de Kimpa Vita. Surnommée la “Jeanne d’Arc du Congo”, cette jeune femme brûlée vive en 1706 est aujourd’hui au cœur d’une bataille mémorielle feutrée mais réelle entre trois pays d’Afrique centrale : la République Démocratique du Congo (RDC), l’Angola et la République du Congo. Mais au-delà des frontières tracées par la colonisation, qui peut réellement revendiquer son héritage ?
Une prophétesse née dans le chaos du Royaume du Kongo
Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter à la fin du XVIIe siècle. Kimpa Vita, de son nom de baptême Dona Beatriz, naît vers 1684 près du mont Kibangu. À cette époque, le prestigieux Royaume du Kongo est l’ombre de lui-même, morcelé par des guerres civiles et affaibli par l’influence grandissante du Portugal et la traite négrière.
Issue de la noblesse kongo, Kimpa Vita affirme en 1704 être habitée par l’esprit de Saint Antoine. Son message est révolutionnaire : elle prône la réunification du royaume, la reconstruction de la capitale Mbanza Kongo, et surtout, une africanisation radicale du christianisme. Pour elle, Jésus, Marie et les saints sont noirs, et la Terre Sainte se trouve au cœur du Kongo.

La naissance d’un symbole de résistance
Le mouvement qu’elle fonde, l’antonianisme, séduit des milliers de fidèles. Cependant, sa popularité et son message anticolonial inquiètent les missionnaires capucins et les prétendants au trône alliés aux Portugais. Elle est finalement capturée et condamnée pour hérésie. Le 2 juillet 1706, à seulement 22 ans, elle est brûlée vive avec son compagnon et leur nouveau-né.
Ce sacrifice a fait d’elle une figure sainte pour les uns et une héroïne nationaliste pour les autres. Mais c’est ici que le débat géographique commence.
Angola, RDC, Congo-Brazza : À qui appartient-elle ?
Aujourd’hui, chaque pays avance ses arguments pour s’approprier la figure de la prophétesse :
- L’Angola : Les faits historiques sont têtus. Le lieu de naissance de Kimpa Vita et la capitale du royaume qu’elle voulait restaurer, Mbanza Kongo (classée au patrimoine mondial de l’UNESCO), se trouvent sur le territoire actuel de l’Angola. Une université à Uíge porte d’ailleurs son nom.
- La RDC : Pour Kinshasa, l’héritage est spirituel et culturel. Le mouvement de Kimpa Vita est considéré comme le précurseur du Kimbanguisme, l’une des plus grandes églises indépendantes d’Afrique, née au Congo-Léopoldville. Pour beaucoup de Congolais de la RDC, elle est la mère spirituelle de la résistance nationale.
- Le Congo-Brazzaville : Le peuple Kongo, auquel appartenait Kimpa Vita, s’étend sur les deux rives du fleuve Congo. Les traditions orales et la ferveur mémorielle y sont tout aussi vivaces, revendiquant une identité culturelle qui ignore les frontières de 1885.
Un dilemme moderne : Nation ou Culture ?
Cette fragmentation de la mémoire pose une question fondamentale : une figure historique doit-elle être définie par le lieu de sa naissance ou par l’étendue de son influence culturelle ?
D’un côté, le droit du sol semble donner l’avantage à l’Angola. De l’autre, la force de la tradition orale et la continuité religieuse penchent vers les deux Congo. Ce débat souligne surtout la difficulté de faire coïncider les héros d’empires précoloniaux avec les États-nations modernes. Kimpa Vita est-elle une héroïne angolaise, congolaise, ou le symbole d’une unité africaine qui dépasse les tracés de la Conférence de Berlin ?
Au final, en cherchant à “nationaliser” Kimpa Vita, ne risque-t-on pas de trahir son message initial qui était celui d’une union sacrée au-delà des divisions ?
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