Un monument de la pensée africaine s’en est allé
Le 28 mai 2025, le monde littéraire a perdu l’un de ses plus grands penseurs : Ngũgĩ wa Thiong’o, écrivain kényan, intellectuel révolutionnaire, militant des langues africaines, est décédé à l’âge de 87 ans. Né en 1938 à Kamiriithu, au Kenya, sous le nom de James Ngugi, il a marqué des générations par sa pensée lucide et son engagement profond contre la domination coloniale, y compris linguistique.
Un choix radical : écrire en kikuyu pour libérer l’esprit
Après un parcours brillant en anglais avec des romans comme Weep Not, Child ou Petals of Blood, Ngũgĩ prend une décision historique : écrire exclusivement en kikuyu, sa langue maternelle. Il abandonne l’anglais — langue du colonisateur — pour se réapproprier son identité culturelle. Ce choix audacieux commence avec Devil on the Cross, rédigé en prison sur du papier toilette.
“Decolonising the Mind” : une œuvre fondatrice
Dans son essai phare Decolonising the Mind, il affirme :
« Si vous connaissez toutes les langues du monde sauf la vôtre, c’est une forme d’aliénation. »
Ce livre est devenu une référence majeure dans les études postcoloniales et les débats sur l’africanité en littérature. Il continue d’alimenter les réflexions des écrivains africains sur le choix de langue, l’accès au lectorat et la place de l’identité dans l’écriture.
Mbougar Sarr : une anecdote touchante, un écho puissant
Le prix Goncourt sénégalais Mbougar Sarr lui rend hommage à travers une anecdote personnelle : un jour, il oublie le mot “édredon” en français… mais le connaît en sérère, sa langue maternelle. Ce moment de flottement linguistique fait surgir une question existentielle : “Qui suis-je vraiment si je ne maîtrise plus ma langue première ?” Une illustration vivante du malaise que Ngũgĩ a si bien théorisé.
Pas de Nobel, mais un héritage plus grand
Ngũgĩ wa Thiong’o n’a jamais remporté le prix Nobel de littérature. Mais qu’importe : son influence dépasse les récompenses. Il laisse derrière lui une œuvre foisonnante, traduite, enseignée, débattue sur les cinq continents. Plus encore, il laisse une voie, un appel : “Écrivez dans vos langues. Racontez le monde depuis chez vous.”
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