Débat / Fiction congolaise : Scénario, censure et modèle économique, la corporation répond à Yannick Nickel Mutuba
Kinshasa, le 22 juin 2026 – La tribune publiée par le producteur et réalisateur Yannick Nickel Mutuba concernant les blocages culturels de la fiction en République démocratique du Congo a déclenché une vague de réactions passionnées au sein de la communauté des cinéastes et des observateurs culturels. Loin de se cantonner à la seule question de la censure morale, le débat s’est rapidement élargi, mettant en lumière les fractures structurelles, scénaristiques et économiques qui freinent l’émergence d’une véritable industrie cinématographique à Kinshasa.
Le scénario au cœur de l’identité : L’exemple “Mariés Seuls”
Pour plusieurs intervenants, avant de réclamer la liberté thématique, le cinéma congolais doit d’abord consolider ses bases narratives. Sonya Olongo Chouga rappelle avec insistance que l’âme d’une œuvre réside dans l’écriture. Évoquant le classique nigérian Billionaires Club, elle souligne que la pérennité d’un film dépend de sa capacité à toucher l’esprit du public. Tout en saluant le travail rigoureux des scénaristes de la série locale Mariés Seuls, elle envoie un message clair aux producteurs :
« Un bon scénario, c’est un film réussi. Vous devez avoir des histoires qui touchent le public, c’est alors qu’on parlera de vous ! »
Cette nécessité de raconter le réel sans fard est partagée par la réalisatrice et productrice Adjani Nancy, qui exhorte les créateurs à s’affranchir du regard des cinéphiles pour éviter l’hypocrisie ambiante. Selon elle, le rôle d’un cinéaste n’est pas de plaire, mais de retranscrire des faits sociétaux.
Une position appuyée par Angelus Kipulu, qui pointe du doigt les contradictions de la société kinoise en rappelant l’affaire du comédien “Vue de loin”, dont l’interpellation pour des scènes jugées érotiques avait pourtant suscité de nombreux élans de solidarité et de défense de la part des mêmes critiques aujourd’hui puritains.
Le mirage sud-africain : Le choc des réalités économiques
Cependant, réduire la crise du 7ème art congolais à une simple affaire de mœurs ou de mentalités est jugé insuffisant, voire injuste, par les analystes économiques du secteur. Michel Kabeya invite la corporation à élargir la réflexion vers la construction d’un écosystème global. Selon lui, le succès de productions internationales comme Polygamist ne relève pas de la magie, mais d’une structuration lourde : investissements massifs, diffuseurs solides, marketing agressif, régularité de production et marchés organisés. La question fondamentale devient alors financière : comment créer les conditions économiques pour rendre le talent congolais rentable ?
Le producteur Ronnie Kabuika formule une critique encore plus acerbe, qualifiant de “mirage” la comparaison directe entre l’artisanat congolais et la puissance industrielle de l’Afrique du Sud.
« Comparer l’artisanat congolais à cette machine industrielle, c’est presque une insulte », tranche-t-il, rappelant que les productions sud-africaines sont massivement soutenues par des fonds publics majeurs (NFVF, IDC, NEF, Gauteng Film Commission).
Pendant que la RDC compose avec une formation sur le tas et un manque de financements institutionnels, l’Afrique du Sud déploie des showrunners de calibre international. Pour ces professionnels, la visibilité internationale ne doit pas aveugler les créateurs congolais : être montré ne signifie pas encore être reconnu, et le chemin vers une industrie crédible reste entièrement à bâtir.
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